Notre pêche de l’année

Chers amis, voilà une petite histoire inspirée  par plusieurs passages en Drôme-Isère, bonne lecture!

***

« Cette année mon vieux, je sens que c’est la bonne, me lança Jérem après avoir fini son café. Allons-y maintenant, avec la pluie de ces derniers jours, ça pourrait le faire ».
– Il va nous en falloir, de la chance – pensais-je en mon for intérieur – pour l’attraper cette foutue truite.

Il faut dire que ça faisait quand même six ans qu’on n’arrivait pas à l’avoir, et cette tentative annuelle était devenue un rituel. Une fois par an, en septembre, je descendais de Paris jusqu’à La Sône pour aller pécher avec Jérem et pour essayer de prendre cette truite que nous avions raté, à tour de rôle plusieurs fois dans les premières années. Souvent ferrée, mais jamais ramenée. On n’était même pas sûr d’ailleurs que c’était la même, mais une fario d’au moins 70 cm, dans le même coin, il n’y en avait pas beaucoup, pas de doute là-dessus. Et puis elle avait une manière de tirer quand elle était ferrée qui était caractéristique.

Alors c’était devenue un peu notre poisson légendaire, et au fur et à mesure des années on avait développer nos petits rituels pour nous porter chance. Quand je descendais de Paris, j’avais en effet pris l’habitude de m’arrêter au marché de Bourg-en-Bresse pour acheter un chapon fermier que je cuisinais une fois arrivé chez Jérem à la crème et aux morilles de l’année. Deux bouteilles de Crozes-Hermitage et quelques godets de chartreuse complétaient notre préparation pour le lendemain. Celle-ci finissait par une partie d’échec qui, selon la légende, devait désigner le futur vainqueur de cette truite. Selon le nombre de verres de chartreuse, nous partions le matin plus ou moins tôt à la confluence du Furand et de l’Isère, vêtus de notre gilet de pêche fétiche.
Cette année, le matin était assez frais et on pouvait sentir que l’été touchait à sa fin même si le coeur de la journée s’annonçait encore chaud. Les noix n’attendaient plus que d’être récoltées et l’Isère s’était parée de cette couleur vert-gris métallisé qui sonne le début de l’automne et des pluies froides sur les massifs. La saison de pêche allait d’ailleurs bientôt être close, il était temps que nous tentions notre chance.
Le début de la matinée au bord de l’Isère fut assez calme avec quelques touches qui n’aboutirent à rien. La pêche statique dans ces grandes rivières étant assez monotone, je changeai de cuiller et montait ma numéro deux fétiche, moitié pour m’occuper, moitié par superstition. Cela ne changea strictement rien. Jerem sortit vers midi deux petites truites qu’il relâcha, ce qui relança un peu la journée. C’était plutôt encourageant mais on n’était pas venu pour le menu fretin. Nous quittâmes alors le bord de l’Isère pour remonter à pied dans le lit du Furand. C’est une petite rivière assez encaissée entre deux pentes ressemblant à des jungles miniatures qui empêcheraient quiconque de s’y aventurer. A vrai dire, l’unique point d’entrée pour pêcher cette rivière était dans son lit et on ne pouvait le faire qu’en fin d’été quand les eaux étaient assez basses et avec de hautes cuissardes.
On avait un peu l’impression de pénétrer dans un espace vierge, un fond de vallon verdoyant bordés d’arbres centenaires desquels pendaient des masses de végétation qui me faisaient penser aux bayous de Louisiane. Nous nous arrêtâmes sur un rocher pour manger un casse-croûte léger -pâté, pain, fromage et vin rouge- sans trop parler et nous repartîmes dans notre quête. L’heure tournait. Je partis un peu en amont de Jérem afin de tenter ma chance dans une boucle de la rivière que je savais propice.
Alors que je ramenais ma ligne sans trop y croire et en regardant une écrevisse se dissimuler le long d’un rocher, je sentis ma cuiller s’accrocher fortement au voisinage d’une grosse branche d’arbre écroulée dans l’eau. Je crus d’abord avoir pris une racine ou une branche, mais aux coups violents que je reçus dans les bras, je compris qu’il s’agissait de quelque chose d’autre, et de gros. Je réussis à entrevoir le poisson alors qu’il se débattait. Une truite, c’est certain, et sans aucun doute LA truite. C’est d ‘ailleurs ce que j’hurlais à Jerem qui accourut pour assister à la lutte en me criant « ne tire donc pas si fort tu vas casser ». « T’inquiète, lui répondis-je, je suis monté pour de la baleine, on va enfin l’avoir cette truite! ». Trente secondes plus tard, ma ligne cassait. S’ensuivit un long silence durant lequel je restai le regard dans le vague.
-« Putain, je l’ai encore ratée » dis-je en m’appuyant sur un rocher pour commencer à remballer mes affaires.
– C’est vrai que t’as merdé mec me répondit Jérém. Mais tu sais c’était un gros chevesne, pas LA truite.
– Et qu’est-ce que tu en sais toi? répondis-je passablement agacé. Moi je te dis que c’était bien elle.
– C’est sûr que non! fil-il d’un ton sûr de lui. Je l’ai bien vue quand il a sauté, pas de doute possible. Et de toute façon…
– De toute façon quoi? le coupai-je.
– De toute façon, tu penses vraiment qu’elle existe cette truite?

Je le regardai avec étonnement. Je dois dire que cette idée m’avait déjà traversé l’esprit mais je pensais être le seul à avoir des doutes. Alors, en regardant vers le soleil qui illuminait le lit de la rivière où nous trouvions, je songeai en souriant « elle n’existe surement pas, mais ça n’a pas d’importance ».

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